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LIVRE "VIVRE AU LIEU D'EXISTER"

La vie de Berty Albrecht par sa fille Mireille

                                 Extrait

 

Chapitre XIX

De Vals-les-Bains à Saint Joseph, c’était en quelque sorte passer d’un hôtel tout confort à un taudis. Rien dans la vie de ma mère ne l’avait préparée à cela. Durant son internement administratif, elle avait sa chambre, était entourée d’internés politiques comme elle, et les gendarmes alsaciens essayaient autant qu’ils le pouvaient de rendre leur vie moins pénible.
 

Les familles des prisonnières avaient droit à deux visites par semaine. La première fois que je me rendis à Saint-Joseph, je vis tout un groupe de personnes qui attendaient devant l’énorme porte à double battant qui s’ouvrait à 14 heures. Tout le monde avait l’air de se connaître et discutait ferme, dans un langage dont je ne comprenais pas la moitié, connaissant peu l’argot ! Je saisissais des phrases au vol :
 

« Les juges sont tous des salopards… Les avocats sont trop chers et incapables… Cette prison est un vrai bordel… La tambouille est infecte. » Avant même d’entrer dans cette forteresse réservée aux femmes, j’étais « mise au parfum » !
 

Je me sentais très mal à l’aise, parce que les regards qu’on me lançait n’avaient rien d’amène. J’eus même droit à quelques quolibets, mon allure de petite demoiselle ou de gosse de riche, comme on voudra, n’ayant rien à voir avec celle de mon entourage ! J’avais envie de disparaître !
 

Lorsque la porte s’ouvrit, l’entrée se fit dans une bousculade générale, chacun voulant passer devant l’autre. Il a fallu d’abord montrer nos laissez-passer et nos cartes d’identité à un employé abrité derrière un guichet. Ensuite, pour accéder au parloir, nous devions, précédés par deux gardiennes, marcher en file indienne le long d’interminables couloirs dont les murs, noirs de crasse et gluants d’humidité, répandaient une forte odeur de moisi. Mais ce n’était rien en comparaison de ce qui nous attendait au parloir, grande salle dans laquelle deux rangées d’une quinzaine de boxes se faisaient face, séparées par un espace de deux mètres sous lequel passait l’égout de la prison ! Il s’en dégageait une puanteur d’excréments tellement forte qu’à la sortie, les vêtements en étaient tout imprégnés…
 

Les boxes les plus convoités étaient ceux à l’extrémité des rangées, contre le mur, afin de n’avoir de voisin que d’un côté ; pour s’y installer, c’était un véritable pugilat, dont je sortais rarement gagnante, parce que les coups de poing pleuvaient ! Je dois admettre que je n’étais pas à la hauteur, même après de nombreuses visites !
 

Une fois que les visiteurs étaient en place, les gardiennes faisaient entrer les prisonnières une par une, en hurlant leur nom. Quand j’entendais « WILD ! » (en prison les femmes sont enregistrées sous leur nom de jeune fille) je hurlais moi aussi : « Maman, maman, par ici », et lorsqu’elle m’avait aperçue, elle se mettait dans la cage face à la mienne. Nous restions debout, accrochées au grillage, essayant de dialoguer, mais nous avions un mal fou à nous comprendre, parce qu’il fallait hurler plus fort que les voisins pour se faire entendre.
 

Cacophonie infernale, augmentée par la hauteur du plafond, comparable à la verrière du Jardin des Plantes où se tiennent les cacatoès et les perroquets !
 

Et puis il y avait aussi cette odeur de merde et de pisse en fermentation qui nous prenait à la gorge… Pour agrémenter le tout, les gardiennes déambulaient derrière les prisonnières, épiant les conversations, faisant tournoyer leurs énormes trousseaux de clés, qu’elles abattaient sur le dos des femmes tenant des propos défendus. Parmi ceux dont je me souviens, il y avait la politique, et les conditions carcérales.
 

Ces gardiennes ne valaient pas mieux que la « racaille » qu’elles méprisaient. S’ajoutait à leur indigence intellectuelle et morale une grande méchanceté. Fortes de leur autorité, elles faisaient subir brimades et violences corporelles aux femmes les plus vulnérables.
 

Elles ne s’attaquèrent jamais à ma mère, ayant tout juste assez de lucidité dans leurs épaisses cervelles pour se rendre compte qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres. Le terme « prisonnière politique » était une nouveauté qu’elles ne comprenaient pas, alors elles se méfiaient !
 

Dans le dortoir – appelé « le ciré » – prévu pour soixante femmes, en couchait près d’une centaine, sur des paillasses inconfortables et très sales. Dès la lumière éteinte, commençait la ronde des cafards, punaises et puces. Dévorée par toutes ces bestioles, maman m’avait demandé de lui apporter un bidon de Crésyl afin d’en asperger le tour de sa paillasse. Malheureusement, le résultat fut en dessous de ses espérances, les punaises continuant à s’acharner, au point qu’elle avait de grosses boursouflures rouges et très douloureuses sur tout le corps.
 

Pour faire la toilette, un tout petit lavabo dans un coin de la salle, dont le robinet débitait un mince filet d’eau froide. Maman s’y lavait tous les matins, devant les regards ébahis de ses compagnes ! Celles-ci se contentaient de la douche hebdomadaire obligatoire ; certaines du reste considéraient celle-ci comme une mesure inutile et vexatoire !
 

Chose incroyable de nos jours, un règlement interdisait aux prisonnières d’utiliser des serviettes hygiéniques ! Pensait-on qu’elles s’en serviraient pour fabriquer des cordes leur permettant de s’évader par une fenêtre ? Vu les gros barreaux, ce n’était guère plausible. Toujours était-il que nécessité faisant loi, les détenues se servaient de bouts de chiffon, qu’elles faisaient sécher la plupart du temps sans les laver, sur des ficelles tendues dans la cour de promenade ! (Je dois ajouter, pour les jeunes générations, que serviettes jetables et Tampax n’existaient pas en ce temps-là.)
 

Maman avait envoyé une lettre à une détenue qui venait d’être libérée, qui donne une certaine idée de la vie carcérale :
 

"J’ai reçu votre lettre de Saint-Étienne, et Mme Régnier a reçu ce matin un mot de vous. Nous vous remercions bien, et espérons que vous n’avez pas eu trop de mal à vous habituer à la vie normale ! J’espère que vous avez beaucoup impressionné votre mari avec le beau langage que vous avez appris ici. Moi je continue à m’instruire, et de temps en temps même je ris de bon cœur. Mme Braun est partie mercredi dernier. Moi je reste fidèle au poste. Mme Gardès a fait quatre jours de cellule pour indiscipline. Nous avons une table de « femmes propres » ; en tant que propres nous sommes mal vues, on nous appelle « les p… en retraite ». Je ne suis plus la vestale du cabinet de la cour, car plusieurs femmes jettent de l’eau dedans plusieurs fois par jour, mais je suis restée la vestale de la cour. De plus, je nettoie les W.-C. de notre dortoir.
 

Je suis de plus en plus épouvantée par la saleté des femmes, et du plaisir qu’elles trouvent à être répugnantes.
 

Mme Regnier a été jugée hier et n’a pris que six mois. Lulu continue à me documenter sur le « milieu » ! La dame Guérin, qui avait une affaire d’avortement, a pris deux ans ferme. Elle appelle et je pense qu’elle a tort. Il y a eu une scène dramatique quand elle est rentrée du Palais. À part ça rien de nouveau.
 

J’ai des malheurs avec mes avocats.

Je vous envoie mes bonnes amitiés et ne manquerai pas d’aller vous voir si je vais du côté de Clermont (si je suis libérée un jour…).

Mme Régnier vous fait dire que votre lettre l’a fort touchée et Mme Gardès et Mme Chapelet ainsi que Mme Richard vous envoient leur bon souvenir. Elles vous font dire qu’elles ont décidé de finir la saison ici, vu que l’hôtel est si bon. Lulu attend son cher Bagar et vous envoie le bonjour.
 

Au revoir, et vive la France !"
 

Chaque fois que je sortais de la prison après la visite, j’étais à moitié sourde. Je me précipitais à la maison pour me laver et changer de vêtements, ayant l’impression, du reste justifiée, que les relents de la prison me collaient à la peau.
 

Je me demandais comment ma mère arrivait à supporter ces conditions infectes, et me disais qu’il aurait mieux valu qu’elle soit restée à Vals… Mais je savais bien qu’elle avait fait la grève de la faim pour en sortir, pour avoir le droit d’être jugée. La détention à Saint-Joseph était le prix à payer. Elle tenait le coup parce qu’il y avait ce jugement en perspective. Elle espérait que sa peine ne serait pas trop lourde et que, la liberté retrouvée, elle pourrait reprendre le combat.
 

J’avais rendu visite à un avocat que lui avait conseillé une des détenues ; il m’a donné l’impression de ne pas avoir les idées claires quant au déroulement du procès, et pas très envie de défendre maman… Les positions de Vichy s’étaient durcies, la police recherchait les résistants avec acharnement, et plus personne ne voulait prendre de risques en montrant de la sympathie pour les « terroristes ». Enfermée depuis trois mois, sans informations sérieuses, ma mère ne se rendait pas compte de ce changement.
 

Inquiète de me savoir seule à l’appartement, elle avait suggéré qu’Alice, son assistante au Commissariat au chômage, vienne habiter avec moi. Cela ne se fit pas, c’était trop risqué pour elle, qui y travaillait toujours et continuait en même temps ses activités clandestines. Maman fut très déçue, considérant que c’était un manque de courage de sa part. Et ce n’était pas pendant mes visites au parloir que je pouvais lui expliquer la véritable situation. Personne ne voulait venir loger avec moi, pour la simple raison qu’avec les interrogatoires hebdomadaires de « mes » policiers, c’eût été se mettre dans la gueule du loup. Mais je n’en avais pas encore parlé à ma mère ; elle se faisait déjà assez de souci pour moi, il était inutile d’en rajouter.
 

Pour les mêmes raisons de sécurité, la major de l’Armée du Salut, tout en acceptant que je continue à déjeuner à la cantine, ne voulut à aucun prix qu’une officière s’installe chez moi, ne serait-ce que pour y dormir.
 

C’était comme ça !
 

Il est vrai que j’étais très seule, mais cela valait mieux pour tout le monde.

J’avais tout de même des points de chute : chez Claudine et Gilles, les nouveaux mariés, et chez mon amie Suzanne, où il y avait toujours beaucoup d’animation. Son père, le docteur Arcelin, était un radiologue réputé, et aussi le découvreur de l’homme préhistorique de Solutré dont il dirigeait les fouilles. Bien que de petite taille, il en imposait, et j’avais un peu peur de ce monsieur si savant ! Sa femme était une mère de famille exemplaire, d’une patience à toute épreuve avec ses sept enfants, tous remplis d’énergie et d’une imagination débordante. L’ambiance était très joyeuse et cela me faisait beaucoup de bien. Pendant quelques heures, j’oubliais mes soucis. Pour la première fois, je voyais comment vivait une famille nombreuse, et trouvais ça pas mal du tout !
 

J’ai aussi beaucoup apprécié que le docteur et sa femme, connaissant ma situation, acceptent ma présence chez eux sans aucune hésitation. Ils ont bien été les seuls parents autorisant leurs enfants à me fréquenter, car je n’ai jamais revu mes camarades de lycée. Au cas où j’aurais été suivie par la police, la fréquentation d’une famille connue et respectée, que l’on ne pouvait soupçonner de menées antinationales, ne pouvait qu’améliorer mon image.
 

Comme maman insistait toujours pour que je prépare mon bachot, je prenais des leçons particulières avec une étudiante. Le temps passait finalement assez vite, d’autant plus que j’allais deux fois par semaine voir maman au parloir, que je déjeunais tous les jours à l’Armée du Salut, et que j’avais la visite rituelle de « mes » inspecteurs de police une fois par semaine.
 

Je m’étais aperçue qu’au centre d’accueil salutiste, il y avait des personnes recherchées par la police que la major cachait là en attendant de leur trouver un abri plus sûr. Sortant de sa réserve habituelle, elle ne dissimulait plus son désaccord avec Vichy.
 

Darquier de Pellepoix, le haut-commissaire aux affaires juives, ordonna une rafle dans le quartier juif de Lyon. Il y eut un énorme déploiement de policiers et des familles entières, prises au dépourvu, furent arrêtées. Certains parents réussirent malgré tout à faire échapper leurs enfants, dont bon nombre atterrirent à l’Armée du Salut. La major les prit en charge, trouva des familles pour les accueillir, en attendant de les abriter dans des régions éloignées de la ville, ou d’organiser leur passage en Suisse. Il lui en restait trois à placer et comme je me trouvais là, elle me dit :
 

« Et toi ? Il y a de la place chez toi, alors tu vas les prendre ! »
 

J’ai d’abord refusé, lui expliquant que ce serait beaucoup trop dangereux, avec maman en prison et les visites des policiers à la maison, et que du reste je n’avais rien à leur donner à manger. Si j’avais sifflé, c’eût été pareil ! Elle fit remplir mes sacoches à vélo de victuailles, et m’amenant les trois petits me dit sur un ton qui n’admettait aucune réplique : « Tu rentres chez toi avec eux, et tu n’en bouges plus jusqu’à ce qu’on vienne les chercher ! »
 

Je les ai emmenés avec moi, à contrecœur, je dois l’avouer. Je trouvais que la major avait exagéré, usant de son autorité contre laquelle je n’étais pas armée pour me faire faire une grosse imprudence. Je n’en menais pas large, mais ne voyant personne d’autre à qui les confier, il a bien fallu que je les garde.
 

Durant le trajet, je leur ai expliqué qu’arrivés devant l’immeuble, et en montant l’escalier, ils ne devaient absolument pas parler, ni taper des pieds sur les marches, le vieux gardien étant toujours à l’affût. Il m’aimait bien parce que je lui avais donné une paire de pantoufles provenant de l’ouvroir de Villeurbanne, mais cela ne l’aurait pas empêché de poser des questions concernant les enfants. La police n’avait pas dû se priver de lui dire de me surveiller, de signaler la moindre anomalie dans mon comportement, ce qui lui vaudrait une prime. Par l’argent alléché, il gardait l’œil sur moi.
 

Ces petits étaient de la même famille : la sœur aînée avait dix ans, la cadette sept, et le petit frère cinq ; tous les trois très mignons, bien élevés, étonnamment calmes bien que déroutés par la situation, et tristes. Je l’étais aussi, sachant qu’ils ne reverraient sans doute jamais leurs parents…
 

Je n’avais absolument pas l’habitude de m’occuper d’enfants, mais c’était encore plus difficile vu la conjoncture.
 

Je leur ai interdit de mettre leurs chaussures ; le voisin du dessous, me sachant seule, aurait pu se poser des questions en entendant plusieurs personnes marcher, et me dénoncer. Il en fallait parfois moins que ça pour se trouver derrière les barreaux. Je leur ai demandé de parler à voix basse. Je n’avais ni jouets, ni livres pour leur âge, seulement des crayons de couleur et du papier d’écolier. Bien que très jeunes, ils ont été d’une sagesse exemplaire.
 

J’étais très angoissée à l’idée que lorsque les policiers viendraient m’interroger, ils me demanderaient qui étaient ces petits enfants… Que faire ?
 

Dans la pièce qui servait de salle à manger, il y avait une alcôve, sorte de lit clos fermé par des portes d’armoire. Je me suis dit que lors de la visite policière, la seule solution serait de les cacher là-dedans. Comme personne ne venait me voir, je savais qu’un coup de sonnette à ma porte voudrait dire police. Alors, j’ai fait faire des répétitions aux petits :


« Quand vous entendrez la sonnerie, vous vous précipiterez sur le lit de l’alcôve, et je vous enfermerai à clé. Vous ne bougerez pas, ne parlerez pas, jusqu’à ce que je vienne vous ouvrir. »
 

Après une demi-douzaine d’essais, ils furent très bien rôdés, et heureusement, car j’eus ma visite habituelle.
 

Je n’en menais pas large ; à vrai dire, j’avais très peur. Jusque-là, je n’avais pas ressenti cette trouille qui vous ramollit les jambes, mais cette fois ce n’était plus pareil. J’avais charge d’âmes, et si ces petits étaient découverts, c’en était fini pour eux. Je priais tous les saints du Paradis que les policiers n’aient pas l’idée de fouiller l’appartement : ils l’avaient fait plusieurs fois. J’espérais, comme à l’accoutumée, avoir l’air aussi naturel et aussi bête que possible, mais j’avais les tripes nouées. La seule chose qui m’a un peu ragaillardie a été de me rendre compte qu’ils n’avaient pas encore trouvé l’imprimeur de Combat !
 

J’eus l’impression qu’ils restaient bien plus longtemps que d’habitude, et vraiment je n’en pouvais plus lorsqu’ils sont enfin partis. J’ai attendu une dizaine de minutes avant de délivrer les enfants, au cas où ces messieurs seraient revenus me poser une question qu’ils auraient oubliée. Lorsque j’ai ouvert l’alcôve, ils étaient recroquevillés sur le lit, comme un paquet de bras et de jambes, la grande sœur serrant dans ses bras les deux plus petits. Ils m’ont dit qu’ils avaient eu peur, et je le voyais bien : ils étaient tout pâles…
 

Je les ai cajolés, rassurés, mais je trouvais la situation bien dangereuse pour eux, comme pour moi d’ailleurs. Maman n’aurait pas du tout apprécié que je vienne la rejoindre au « ciré » ; c’est ce qu’elle redoutait le plus. J’ai pleinement compris ce jour-là la lutte antinazie de ma mère, entreprise depuis 1933. J’étais dans le vif du sujet, et cela m’a donné à réfléchir : en quoi ces enfants méritaient-ils un pareil traitement, au nom de quoi ? Simplement parce qu’ils étaient juifs ? Pire encore : ce n’était même pas les Allemands qui les pourchassaient, mais les Français… la honte ! 

J’étais dégoûtée par ce gouvernement de Vichy qui servait la soupe aux nazis, alors que nous étions encore en zone libre. Le Maréchal, Laval et leurs comparses n’étaient que les valets d’Hitler. Nous, les « terroristes », avions raison de leur résister. Cela dit, je me rendais bien compte que c’était dangereux, d’autant plus que j’avais eu peur, ce dont je n’étais pas fière…
 

Naturellement, je n’ai pas parlé de cet épisode à ma mère.
 

Nous avons, les enfants et moi, vécu six jours ensemble. Je faisais la popote, la plus grande m’aidant de son mieux, balayant la cuisine et faisant la vaisselle. Elle couchait dans la chambre de maman ; les deux plus petits dans l’alcôve de la salle à manger. Pour les occuper, je leur avais suggéré de me dessiner des histoires : la B.D. avant l’heure, en quelque sorte ! Il fallait inventer des distractions silencieuses.
 

Un autre problème se posait : je devais rendre visite à ma mère qui m’attendait avec impatience. J’étais son seul lien avec l’extérieur et ma venue la rassurait, tant elle se faisait de souci de me savoir seule. Nous étions, l’une comme l’autre, contentes de nous voir, et je ne pouvais la priver de ma visite, elle n’aurait pas compris, en aurait été peinée et inquiète. Alors j’ai expliqué la situation aux enfants, leur ai dit que je devrais m’absenter environ trois heures, et qu’il ne leur arriverait rien à la condition qu’ils n’ouvrent pas la porte s’ils entendaient sonner. Et je leur ai rappelé ne pas faire de bruit.
 

Je me suis rendue à la prison pas trop rassurée, parce que c’était beaucoup demander à des gosses de cet âge, de les responsabiliser à ce point. Mais je n’avais pas le choix. Lorsque je suis revenue, le calme régnait, et fièrement, ils m’ont montré leurs histoires dessinées !
 

Je n’avais aucune nouvelle de la major, étant sans téléphone. Le matin du septième jour, une salutiste vint récupérer les trois petits, afin de les emmener chez des fermiers à la campagne. J’ai été très soulagée ; cette situation était trop dangereuse, et les enfants, enfermés depuis près d’une semaine, avaient des fourmis dans les jambes.
 

L’été se passa sans autres aventures. À chacune de mes visites, je trouvais que maman avait de plus en plus mauvaise mine. La chaleur au parloir était suffocante, l’odeur des latrines s’étendait dans toute la prison. Maman montrait de la lassitude, et surtout une inquiétude démesurée à mon endroit, s’imaginant sans doute bien plus de dangers que je n’en courais. Elle me posait continuellement des questions sur mes activités et mes fréquentations, ce qui me paraissait bizarre.
 

Un jour, j’avais mis une jupe en patchwork confectionnée par une des sœurs Arcelin, experte en couture, qui, pour ce faire, avait récupéré tous les bouts de tissu traînant au fond de ses tiroirs. Les premiers mots de maman furent :
 

« Qu’est-ce que c’est que cette jupe ? Où l’as-tu achetée ? Avec quel argent ? »
 

Je lui ai dit ce qu’il en était, mais j’ai eu la désagréable impression qu’elle ne me croyait pas. J’ai su par la suite que mon intuition ne m’avait pas trompée, et que son anxiété croissante en ce qui me concernait avait été provoquée par l’aumônier de la prison !
 

Cet homme venait la voir de temps en temps et lui avait dit lors d’un de ces entretiens qu’il avait reçu la visite de la major, qui prétendait que je me conduisais mal, me faisant entretenir par un homme bien plus âgé que moi. Pour preuve, mes nombreuses nouvelles robes ! Bref, j’étais devenue la maîtresse d’un vieux très riche me couvrant de cadeaux ! Si tel avait été le cas, je ne crois pas que j’aurais continué à ingurgiter les lentilles pleines d’asticots de la cantine de l’Armée du Salut ! Mon vieil amant fortuné m’aurait emmenée dans un restaurant de marché noir !
 

Sachant la major très puritaine, je n’ai pas été étonnée qu’une idée aussi stupide ait germé dans sa cervelle. Mais de là à en informer l’aumônier de Saint-Joseph, afin qu’il en avertisse ma mère, c’était le comble ! Elle aurait mieux fait de m’en parler, mais n’a sans doute pas osé, sachant que je l’aurais très mal pris. Elle me trouvait suffisamment apte à recueillir trois enfants juifs, tout en me prenant pour une dévergondée !
 

Il y aurait eu de quoi rire, en d’autres circonstances. Mais là, quand maman m’a raconté ça, j’ai été écœurée, révoltée au point que si la major avait été accessible, je lui aurais cassé la figure ! Malheureusement je n’étais plus à Lyon, mais dans un train qui nous emmenait à Marseille.
 

Quant à l’aumônier, lui qui connaissait les conditions carcérales, comment avait-il pu dire une chose pareille à ma mère ? Qu’aurait-elle pu faire derrière ses barreaux ? Même si je m’étais livrée à la prostitution, il devait se taire. Au jour d’aujourd’hui, je me demande encore ce qui lui a passé par la tête. Peut-être était-il bête au point de n’avoir pas compris le sens de la charité chrétienne ? Sa réaction était typique de ceux que les Anglais appellent les do-gooders, capables de la pire cruauté sous prétexte de « faire le bien ».
 

Maman avait été très affectée par cette affaire et se promettait de la tirer au clair un jour…
 

Pour moi ce fut un tel choc que beaucoup de mes illusions s’envolèrent, et je pris la résolution d’ignorer une fois pour toutes les jugements portés sur ma personne. Je m’y suis tenue : c’est la seule chose positive ayant résulté de cette histoire lamentable.
 

 Malgré mes visites régulières, maman m’écrivait de temps en temps, ce qui n’était pas plus mal parce qu’au parloir nous n’avions finalement qu’un contact visuel, tant il était difficile d’entendre plus de trois mots d’affilée. Grâce à ses lettres, je la retrouvais. En voici une datée du 24 août :
 

"J’ai eu hier une conversation avec la surveillante-chef qui m’a dit pouvoir rendre les boîtes en fer et non celles en carton. Car le carton prête à la contrebande. Si tu ne trouves plus de cartons, essaie de te procurer des boîtes à biscuits en fer. On te les rendra.
 

Ton dernier colis est arrivé en très mauvais état. Le beurre avait coulé, les biscottes étaient en miettes. Il vaudrait mieux emballer chaque chose séparément et surtout tout mettre à la poste près de la prison pour que ça souffre moins en route. Mon ravitaillement s’effectue beaucoup mieux en ce moment, je t’en remercie. Dis à ceux qui préparent le beurre de beaucoup moins saler ; il est presque immangeable.
 

Puisque tu as oublié de régler la provision à l’avocat, fais cela au plus vite ; un avocat a pour principe de ne s’occuper d’un client qu’à partir du moment où il a « touché ». Donc, verse-lui mille francs le plus rapidement possible. Il n’est pas sûr que je ne retourne pas à l’instruction d’ici quelques jours et je veux l’avoir consulté avant. Ça me donnera l’occasion de refaire un voyage en panier à salade. J’ai cru mourir de honte la première fois. Mais quand j’ai vu Mounier, la fleur du catholicisme intellectuel, monter à côté de moi, et enfermé dans un des placards, j’ai compris que la honte n’était pas pour nous.
 

Il paraît qu’il y a eu de nouvelles arrestations, et aussi des jugements qui m’ont paru sévères. Si j’avais une condamnation longue, je demanderais à aller en cellulaire dans une autre ville, car j’y gagnerais d’être à trois ou quatre dans une cellule. Dans ce cas, tu vois qu’il ne servirait de rien que tu sois à Lyon.
 

Je pense beaucoup à toi, et me fais du souci. Rappelle-toi que tu m’as promis de faire tout ton devoir, comme si j’étais près de toi, parce que c’est la seule chose que tu peux faire pour la France en ce moment. Fais attention de ne pas prendre des airs évaporés qui te feraient mal juger puisqu’on sait que tu es très seule et très libre… [Merci Major, merci M. l’aumônier !] Travaille de toutes tes forces pour ton examen de passage, car si tu échoues j’aurai beaucoup de chagrin et toi tu iras à l’école ménagère. Tâche de ne pas me donner de soucis supplémentaires. Si tu savais comme les ennuis sont lourds à supporter ici où on ne peut rien faire, et combien les joies sont rares !
 

Je me rappelle un excellent ami souhaitant de me voir très pauvre pour arriver à une sorte de perfection. Je pense être arrivée à ce degré de pauvreté qui ne peut guère être dépassé, et je ne pense pas que le degré de perfection sera atteint. Que de tristesses sont évoquées !
 

Je dors très peu, j’entends passer tous les trains. La vie en commun me fatigue beaucoup et je parle de moins en moins. Mais j’ai bien appris le langage “vache” et les chansons “poisse”. Ça me posera plus tard. Tu penses les souvenirs qui se rattachent à « du gris que l’on roule… » et tant d’autres.
 

Il y a naturellement dans toute cette horreur des scènes d’un irrésistible comique, lorsque les cloches s’empoignent et s’invectivent. C’est mieux que Francis Carco, qui est bien pâle à côté de ce qu’on entend ici.


Il commence à faire bien sombre le matin pour se lever et bien frais. L’été aura passé sans que je puisse jouir des arbres et du ciel bleu. Si je pouvais tricoter ou coudre, ça irait encore, car j’aurais largement le temps de mettre nos affaires en ordre. 

Je pense beaucoup à Sainte-Maxime, aux vignes près de Pampelonne, à nos bonnes journées de soleil et d’air marin, à nos parties de pêche. D’ici quelques jours il y aura clair de lune, je pense, et des gens se baigneront à Beauvallon, et moi je dormirai moins que jamais. J’espère qu’on t’a donné les cigarettes que j’avais économisées pour toi ; il y en avait douze – toutes dépareillées mais grand luxe. Donne-moi des nouvelles de ton travail.
 

Je vous embrasse tous, ceux qui pensez à moi. Je pense à vous, courage, la France sera libre et forte de nouveau. Je t’embrasse, Mireille, et compte sur toi."
 

Le plus dur pour maman était de n’avoir aucune nouvelle de ce qui se passait à Combat, dont elle était l’âme. Les seuls renseignements qu’elle avait concernaient les arrestations de nos camarades, parce qu’en prison ça se savait très vite. Cela mis à part, elle n’était plus dans le coup, ce qui lui était infiniment plus difficile à supporter que sa vie de prisonnière. Tout ce que je pouvais lui hurler au parloir était que tante Henriette (Henri) allait bien, ainsi qu’Yvette et ses amis (le service social de nos prisonniers), ce qui était plutôt mince. De toute façon qu’aurais-je pu dire d’autre, puisque j’étais tenue à l’écart de tout par mesure de prudence ?
 

Je ne voyais jamais Henri, mais il prenait le temps de m’écrire des lettres bourrées de conseils dont certains, ayant trait à ma liberté, m’exaspéraient. Je n’avais pas fait le choix de vivre seule, j’aurais de beaucoup préféré avoir ma mère à mes côtés. Je finissais par en penser que cet isolement qui m’était imposé par les circonstances était perçu comme une merveilleuse occasion pour moi de devenir une « fille de mauvaise vie » ! On en jugera par cette missive :
 

"Je ne vous cache pas, Mireille, que je redoute la liberté dont vous jouissez. Je sais parfaitement qu’il n’entre pas dans votre idée d’en abuser, mais je sais aussi que vous êtes jolie fille, et qu’il ne manque pas de garçons qui ne s’embarrasseront d’aucun scrupule pour vous mener plus loin que vous ne voulez aller. À votre âge, Mireille, il est tentant de profiter d’une première liberté, et cela est un sentiment naturel. Vous êtes votre propre sauvegarde, votre seule sauvegarde – la vie vous apprendra que les hommes mentent d’autant plus facilement qu’ils sont plus jeunes. Je vous demande seulement, en ami, de prendre garde. 

Demandez-vous toujours si votre mère aurait autorisé les libertés que vous pouvez être tentée de prendre. Soyez assez forte pour vous conformer à ses désirs probables. Je ne veux pas être le père rabat-joie. Mais vous sentez combien vous ajouteriez aux soucis de votre mère en lui donnant sur vous un supplément d’inquiétude.
 

Vous avez trouvé de bons amis qui vous recevront chez eux ? Tant mieux ! Profitez-en bien, remplumez-vous. Écrivez souvent à votre mère et à moi-même. Reprenez le moral que vous avez toujours eu."
 

Je n’avais pas l’impression d’avoir perdu le moral ; quant aux jeunes hommes menteurs et sans scrupules (quelle image !), je n’en voyais plus, pour les raisons déjà expliquées ! À force de prendre l’air bête, il devait être en permanence sur mon visage, cependant je n’étais pas si naïve, et j’avais, autant qu’il est possible à dix-huit ans, la tête sur les épaules.
 

Je crois que par sa correspondance avec moi, Henri voulait montrer à maman qu’il ne me laissait pas tomber, espérant ainsi la rassurer.
 

Je m’étais mis dans la tête que ne pouvant rien faire à Combat, je n’avais pas le droit d’en recevoir de l’argent, et que j’allais chercher du travail. L’ayant écrit à Henri, il me répondit :
 

"Quant à vos projets de gagner votre vie, Mireille, je ne suis absolument pas d’accord. Je comprends votre sentiment et je l’admire lorsque vous dites ne pas vouloir être à la solde de la Maison, mais c’est de l’enfantillage. Cela vous est dû, vous avez donc votre dû."
 

Il avait raison, d’autant plus qu’avec ma mère en prison, personne ne m’aurait embauchée, mais sur le moment, je n’y avais pas pensé.
 

Comme il était toujours question que je me présente au bachot, l’idée avait germé que j’aille en pension, à la fois pour ma sécurité et la tranquillité de mon entourage. Je m’y suis fermement opposée, ne voulant en aucun cas priver maman de mes visites. À mon soulagement, Henri fut de mon avis.
 

Comme je devais suivre des cours, j’ai essayé de m’inscrire dans une sorte de boîte à bachot, sans succès. J’ai été bien obligée d’expliquer que je me présentais seule parce que ma mère était en prison, et mon père à Londres. On m’a répondu d’un ton sec qu’il n’y avait pas de place pour moi. J’ai fait une deuxième tentative dans un autre cours, où j’ai reçu une réponse identique. Force m’a été de constater que je faisais peur. La fibre résistante n’était pas monnaie courante, tant s’en faut, et cela me fait toujours rire quand j’entends dire aujourd’hui que toute la France a résisté. Toute la France n’a ni collaboré ni résisté, elle a attendu…